Emma-Charlotte Gobry-Laurencin, “John Cornu : Virus, Photoshop, tatouages et modernisme” / Octobre 2008 (fr & eng)
John Cornu pratique un art contextuel, c’est-à-dire, inspiré, déduit et constitué de ses cadres de création, d’exposition et de réception. Réactivant, avec un langage et des médiums contemporains, des problématiques souvent minimalistes et conceptuelles, l’artiste crée, dans une dynamique dialogique, des oeuvres majoritairement non transportables puisque attachées aux circonstances singulières de leur exposition. Ainsi même lorsqu’il oriente ses productions du côté de l’objet, les prototypes qu’il imagine ne sont en rien autonomes. Au croisement du readymade aidé, du design et de l’art, entre bricolage soigné et production déléguée, ces derniers doivent, pour exister pleinement, être placés au sein du scénario de la vie quotidienne. C’est d’ailleurs leurs mises en situations qui embrayent les visées poétiques de l’artiste.
Nourri d’influences aussi diverses que les nanotechnologies, le design des années 1950, l’architecture moderniste ou encore la science-fiction, fasciné par l’idée d’inflorescence et les potentialités graphiques offertes par les logiciels informatiques, John Cornu cherche à infuser des modalités fictionnelles au sein de nos espaces de vie. Nombre de ses réalisations – qu’il s’agisse de ses prototypes « à situer », de ses oeuvres sculpturales, de ses interventions in situ ou encore de ses actions performatives – paraissent ainsi touchées par d’étranges épidémies poétiques et souffrir de multiples perturbations. Des parpaings sont ainsi façonnés en marbre de Carrare. Un câble électrique sectionné laisse jaillir un arc de lumière. Un surf carrossé noir mat se « requinise » de plusieurs ailerons. Une toile de transat s’affaisse par ailleurs en larges plis sur le sol et un grand rack néon, aperçu cet hiver à La maison rouge (Paris), se vide de son tube fluorescent, entre les bris de sa coque fracturée. Autant d’oeuvres «extraordinaires» qui témoignent de son adhésion à une esthétique «virale». Loin d’être univoques, celles-ci nous invitent à reconsidérer notre quotidien, à ré-embrasser attentivement du regard ses constituants, ses arêtes, ses contours.
Au croisement des différents genres, la série des Shaped Canvas (2007) est, elle aussi, très révélatrice de cette volonté de donner à voir ce que l’on qualifie de «réel». Conçue sur mesure pour son lieu d’accrochage, cette installation propose un ensemble conséquent de toiles vierges tendues sur des châssis, qui, comme moulés sur leur support, en épousent tous les reliefs. Il ne s’agit plus pour l’artiste de figurer, de mimer en trompe l’oeil des motifs architecturaux mais de présenter, de révéler – par des redoublements de présence – chacune des aspérités et des angles du lieu d’exposition. Plus invasive et inquiétante, Arcélor Tubuline (2008) s’inscrit dans une même veine et explore les différents plans de son architecture d’accueil (Point Éphémère, Paris). Semblable à une vigne ,vierge synthétisée, cette sculpture in situ déploie de multiples arborescences d’acier. Celles-ci se propagent, courent sur le sol, contournent ou grimpent le long de leurs obstacles. Organique et expansive, l’oeuvre s’inspire des modes ,d’inflorescences pour générer de nouvelles pousses à l’instar de Phosphènes (2006), l’intervention pérenne qui s’étire sur l’un des bâtiments du site Jean Zay (Antony). Du nom de ces images ou sensations lumineuses que nous produisons dans notre rétine en pressant notre oeil fermé, cette dernière se compose d’un réseau de tubulures pvc ,et d’une trentaine d’appliques rondes destinées à l’éclairage public qui prospèrent sur la façade et infiltrent l’un des vestibules de cette vaste résidence universitaire conçue dans les années 50 par Eugène Beaudouin. On pourrait encore évoquer cet autre décor moderniste qu’est la villa Savoye (Poissy), pour laquelle l’artiste a imaginé l’une de
ses plus « remarquables » interventions. Entièrement déduite du site, Plan libre (2007) propose une prolifération de cinq faux piliers porteurs de façon à réoccuper, sur un mode aléatoire, le plan de la villa, que son célèbre architecte Charles-Édouard Jeanneret dit « Le Corbusier » avait tant cherché à libérer. Profondément perturbante en regard des « Cinq points d’une architecture nouvelle » édités par Le Corbusier en 1927, l’oeuvre réussit le tour de force de sefondre complètement dans son décor, à tel point qu’il faut généralement un certain temps d’observation avant de déceler l’étrange démultiplication.
Il en va de même pour les Beauty shots (2007-2008), il ne s’agit pas de voir mais de regarder. Car bien qu’indélébile et immuable, le geste plastique est si subtil et délicat qu’il ne se donne à voir qu’au regardeur attentif. Préférant pour une fois aux décors architecturaux les « sites corporels », John Cornu modifie l’une de leurs données naturelles. À l’inverse donc de Plan libre qui propose un dérèglement complet de l’ordre établi, les Beauty shots procèdent, quant à eux, à l’organisation harmonieuse d’un phénomène de dispersion, par essence, éparse et aléatoire. Réalisés par des tatoueurs professionnels au sein de salons aseptisés, les Beauty shots consistent en des tatouages in situ de grains de beauté instaurant, sur chacun des modèles présélectionnés, une nouvelle cartographie corporelle anormalement symétrique. Sitôt les actions accomplies, la mimésis est telle qu’il est impossible de distinguer les points ajoutés des grains naturels comme si les données réelles et les données fictives pouvaient se dissoudre l’une dans l’autre, et ce définitivement.
Auteur d’une oeuvre où le vrai se mélange au faux, John Cornu conçoit un monde inquiétant, étrange et pourtant déduit de lui-même, un monde qui n’a de cesse de se redoubler, un monde où la fiction se constitue de réalité et réciproquement. Ce métissage du fictif et du réel comme cette confusion des genres entre production objectale, intervention massive et actions performatives exorcisent ainsi certaines de nos croyances, de nos catégories et de nos certitudes.
-
John Cornu produces works of art that are contextual – that is to say inspired by, inferred and constituted from the surroundings in which they have been created, exhibited and received. Using contemporary language and media, and reacting to problems that are often minimalist and conceptual, the artist creates works in a dialogic dynamic.
A majority of these are non transportable, linked as they are to the specific circumstances of their exhibition. Thus even when his productions are object-oriented, the prototypes that he creates are in no way autonomous. In order to exist fully, Cornu’s works, at the crossroads of the ready-made, design, and art –between carefully-crafted DIY and delegated production – must be placed within the scenario of everyday life. Furthermore, it is through the situating of the works that the political aims of the artist come to the fore.
Fed by influences as diverse as nanotechnologies, 1950s design, modernist architecture and science fiction, fascinated by the idea of inflorescence and the graphic potential offered by computer software, Cornu seeks to instil fictional modalities into the spaces in which we live. A number of his realisations – be it his prototypes “ to be sited ”, his sculptural works, his in situ interventions or his performances – appear to be moved by strange poetical epidemics and to suffer from multiple disturbances. Breezeblocks are carved from Carrera marble. A spliced electric cable releases an arc of light. A mat black surfboard has grown several shark-like fins. Elsewhere, a deckchair canvas sags in large folds on the ground; a large neon strip light, shown this winter at The maison rouge (Paris), divests itself of its fluorescent tube, between the fragments of its fractured casing. All these “ extra-ordinary ” works bear witness to the artist’s adhesion to a “ viral ” aesthetic. Far from being univocal, they invite us to reconsider our everyday lives, to re-examine carefully their constituents and contours.
A cross-breeding of different genres, the Shaped Canvas series (2007) reveals the desire to make us examine what we label as “real”. Designed to fit perfectly into its exhibition space, this installation consists of a large collection of blank, stretched canvases that take on every contour of the surfaces supporting them, as if moulded by them. It is no longer a question of the artist representing architectural motifs or using trompe-l’oeil to mimic them. Instead, he presents, reveals – by the intensification of presence – each undulation and angle of the exhibition space. In the same vein, although more invasive and worrying, is Arcélor Tubuline (2008), which explores the different planes of its host architecture (Point Éphémère, Paris). Resembling a synthetic, unfertilised vine, this in situ sculpture employs multiple steel arborescences. Self-propagating, they run over the floor, going around or climbing over obstacles. Organic and expansive, the work draws inspiration from the way inflorescences generate new shoots, in the same way as Phosphènes (2006), the ongoing installation that stretches out over one of the buildings of the Jean Zay complex (Antony). Taken from the name of those images or luminous sensations produced in our retina by pressing on the eye, this work is composed of a network of PVC tubing and roughly thirty round wall lights normally used outdoors. These thrive on the facade and infiltrate one of the vestibules of this vast university residence, designed in the 50s by Eugène Beaudouin. One could also evoke another modernist decor, the villa Savoye (Poissy), where the artist conceived one of his most “ remarkable ” interventions. Intuited entirely from the site, Plan libre (2007) consists of a proliferation of 5 false load-bearing pillars that randomly occupy the plan of the villa, which its celebrated architect Charles-Édouard Jeanneret, known as Le Corbusier, had tried so hard to free. Profoundly disruptive in light of the “Five points towards a new architecture”, issued by Le Corbusier in 1927, the work masterfully succeeds in blending completely into its setting, to that extent that it normally takes a while for this strange multiplication to be noticed at all. In the same way, Beauty shots (2007-2008) is not about seeing but looking. Although indelible and immobile, the sculptural gesture is nevertheless so subtle and delicate that it only reveals itself to the careful observer. Uncharacteristically preferring “ bodily sites ” to architectural decors, John Cornu modifies one of the body’s natural gifts. Unlike Plan libre, which presents a total disobedience of the established order, Beauty shots sets out to organise harmoniously a phenomenon of essentially random dispersion. Carried out by professional tattoo artists in hygienic salons, Beauty shots consists of in situ tattoos of beauty spots: onto each pre-selected model a new bodily cartography of abnormal symmetry is introduced. As soon as the procedure has been completed, the mimesis is such that it is impossible to distinguish the added spots from the natural ones: it is as if the genuine and the false were able to merge definitively.
The author of a body of work in which truth intermingles with falsehood, John Cornu creates a disturbing world that is both foreign and yet self-intuited; a world endlessly intensifying itself; where fiction constitutes reality and vice versa. With the inter-breeding of the fictive and the real – as well as the confusion of genres between the creating of objects, large-scale interventions and performative actions – some of our beliefs, categorisations and certitudes are exorcised.
© Emma-Charlotte Gobry-Laurencin
Traduction : James Curwen